La solitude retrouvée

cabane dans le bois

Assise sur le bord du feu, fatiguée mais repue, je contemple la chaîne de montagnes qui se déploie devant moi. Les derniers rayons du soleil viennent caresser la plaine blanchie de l’hiver et, déjà, le petit vent du soir me fait signe qu’il va être temps de rentrer au chaud. La journée s’achève sur six heures de marche au Mont Gosford. Hier, mes pas sont allés fouler les sentiers du Mont Mégantic. Deux belles boucles en deux jours et une cabane isolée au fond des bois pour ma santé mentale. Je réalise alors combien j’avais besoin de cette échappée solitaire, de ce refuge dénué de tout, pour apprécier ce qui compte vraiment. Déconnectée des réseaux, au cœur de la nature, avec pour seule occupation la randonnée, l’écriture, la lecture et la contemplation des étoiles.

Retourner à l’essentiel, pour quelques jours au moins, se délester du superflue et apprécier le luxe authentique, comme l’écrit si bien Stéphanie Bodet, “le Temps, le Silence, l’Amour et la Nature.”

Eloge de la Cabane

“Je suis parti vivre dans le bois parce que je voulais vivre en toute intentionnalité” écrit H.D.Thoreau.

C’est avec le même dessein que je m’en suis allée. Cela faisait des semaines, des mois, que j’y pensais, sans pour autant prendre le temps.

Le temps… cet élément si relatif.

On est si bien dans son quotidien. Pourtant, ce quotidien, cela fait un moment qu’il m’oppresse. Pour la baroudeuse que je suis, restée confinée dans un petit 5 ½ n’est tout simplement pas viable. Je sens l’appel de la forêt, le goût du large, l’odeur du varech sur les bords du fleuve, celle des résineux à l’approche du printemps. Je sens le goût de l’aventure me chatouiller les orteils comme une vieille amie qui me rappelle à son bon souvenir. Justement, j’essaie de me rappeler ma dernière escapade. Cela commence à faire un bout de temps… J’ai besoin de déconnecter, de retrouver mes vraies valeurs: l’authenticité, la simplicité, l’humilité

J’ai besoin de sortir de ma zone, qu’elle soit rouge, orange ou trop confortable.

C’est là que j’ai trouvé ce petit refuge, au pied de la montagne, isolé de la route, à la lisière de la forêt. Un véritable havre de paix et de tranquillité, sans eau courante ni électricité!

J’avais trouvé mon ermitage.

Du temps, du silence et la nature.

Pour l’amour, il me faudrait faire preuve d’un peu d’imagination.

Les hôtes de ce lieu m’ont accueilli très chaleureusement et m’ont assuré que j’y trouverai tout le nécessaire pour une retraite paisible. Pour moi, cela se résume à une table, un poêle à bois, un lit, quelques ustensiles de cuisine et de l’espace tout autour pour m’inspirer et me ressourcer.

Parfait!

Je troquais mon cellulaire aux mille et une applis pour un terrain de jeu à 360°, sans autre connexion que celle avec la nature. Je retrouvais le goût de la lenteur, la chaleur d’un foyer de bois (nulle autre sans pareil), les veillées aux chandelles et la contemplation des étoiles. Le temps a soudain pris une toute autre dimension, mon rythme se calant sur le cycle du soleil, du lever au coucher. Je restais à observer chaque bruit, chaque craquement de la cabane et parfois, au loin, les hurlements d’une meute de coyotes. Les mots de Gabrielle Filteau-Chiba me revenaient en mémoire après une première nuit d’insomnie. Elle qui est partie vivre son rêve “d’habiter le territoire, de revisiter nos racines québécoises et la frugalité, surtout.”

Sa liste n°115 faisait bien du sens pour moi ces nuits-là.

Un jour, peut-être que moi aussi j’aurai le courage d’aller vivre mon rêve au fond des bois. Pour vrai.

Eloge de la marche

Cette cabane ferait donc office de camp de base, pour les trois prochains jours, à partir de laquelle je pourrais aller explorer à ma guise quelques-uns des plus hauts sommets du Québec. Mégantic et Gosford, pour ne citer que ceux-là.

Au premier matin, après une nuit d’insomnie, je chaussais mes crampons et commençais à gravir le mont St Joseph sous un ciel neigeux. La montée en sous-bois laissa rapidement place à une succession de lacets, de plus en plus raides. En jargon, je dirais un bon dénivelée positif. Je calais mes pas au rythme de ma respiration, ou bien était-ce l’inverse? Au fond de moi, le mantra “un pas après l’autre”. Comme dans tout projet. Un premier pas, puis un second, puis un autre. Pour finalement atteindre le sommet, cet objectif tant espéré.

La marche se fait lente et laborieuse, mais elle est largement récompensée par la beauté du paysage ici, au cœur de la forêt boréale. L’hiver semble avoir figé la nature dans le temps, dressant tout autour de moi de majestueuses cathédrales de neige au pied desquelles on ne peut ressentir qu’admiration et humilité. J’ai le sentiment profond d’être à ma place, ici et maintenant.

Je poursuis ma marche dans le silence, l’écoute et l’observation. Certains parlent de “marche consciente”. Peu importe le nom qu’on lui donne, je suis juste présente et attentive. Respectueuse aussi. Je n’ai jamais aimé poser des étiquettes. Certaines choses ont juste besoin d’être vécues, ressenties, expérimentées. Gravir un sommet fait partie de ces choses-là. Avancer péniblement, un pas après l’autre, sans réfléchir à la raison qui nous pousse à faire cela mais ressentir, apprécier ce cheminement tant intérieur qu’extérieur. Je crois qu’on l’apprécie d’autant plus lorsque ce n’est pas calculé, mesuré, chronométré ou comparé. On le fait pour soi, c’est tout, en respectant son propre rythme, en respectant l’espace qui nous est offert. Et il n’y a pas plus grande satisfaction à mon sens.

Du Mont St Joseph, après une courte pause avec des randonneurs rencontrés sur le sentier, je repars en direction du Pic des Crépuscules, à 1060m d’altitude. Sur les crêtes, le chemin est plus facile et la forêt, toujours, autour de moi, féérique. Je suis dans la montagne blanche, et la montagne est en moi! Au bout de quelques heures, j’atteins le Mont Mégantic et son Observatoire astronomique à plus de 1100m, que nous avons visité avec les enfants il n’y a pas si longtemps. Le paysage est voilé, le panorama noyé sous une chape de nuages gris. Et pourtant… c’est magnifique!

Au retour, sur le sentier qui rejoint l’ASTROLab quelques cinq cents mètres plus bas, il se met à tomber de minuscules flocons de neige, pinuan en langue Innue. Je suis à ma place, heureuse, nourrie, en paix et pleine de gratitude. Puis, je retourne rejoindre ma petite cabane où je vais pouvoir terminer la lecture de Sauvagines au coin du feu et repenser à toutes les beautés dont j’ai croisé le chemin.

Une “sobriété heureuse”

Pour Pierre Rabhi, la sobriété heureuse relève autant d’un dépouillement matériel que spirituel. Il nous invite, depuis de nombreuses années déjà, à repenser notre mode de vie, notre façon de consommer, de cultiver, d’éduquer… en proposant de nombreuses alternatives. Aux Etats-Unis, on utilise l’expression Less is more.

Je ne peux m’empêcher de repenser mes choix, constamment. Et cette solitude retrouvée, en fin de compte, est pour moi un nouveau rappel. À l’heure où nous sommes coupés de nos liens, à l’heure où les réseaux sociaux et internet prennent tellement d’ampleur, je sens, à l’inverse, le besoin d’être davantage en contact avec la Terre, avec mes vraies valeurs, vers toujours plus de simplicité. 

“La vie n’est une belle aventure que lorsqu’elle est jalonnée de petits ou grands défis à surmonter, qui entretiennent la vigilance, suscitent la créativité, stimulent l’imagination et, pour tout dire, déclenchent l’enthousiasme, à savoir le divin en nous.”

Pierre Rabhi

Le lendemain, je repartais gravir le sommet du Mont Gosford par une boucle de 17km. La marche est salvatrice. On fait de la place en dedans, on se libère des tracasseries quotidiennes. Elle nous permet de voir les choses plus clairement, de prendre du recul. La température était plus chaude ce jour-là, et la neige commençait à fondre des arbres. Au fur et à mesure que je progressais sur le sentier, je pouvais entendre et voir les blocs de neige accumulée sur les branches des sapins tomber un à un au sol dans un fracas lourd et pesant. Au fond de moi, je remerciais l’Univers de ne pas avoir été en dessous au même instant, et je priais pour esquiver de la même façon les prochaines chutes. J’avançais en terrain miné, avec vigilance et dextérité. Mes crampons ne m’étaient plus d’aucune utilité à présent. Je marchais sur une neige de printemps, collante et glissante à la fois. Dans un sens, je me suis beaucoup moins attardée sur le chemin et j’ai atteint le sommet assez rapidement, saine et sauve. De là, alors que je pensais me poser avec mon sandwich “maison” et ma thermos de tisane au miel de sapin, un vent à écorner les bœufs m’a gentiment délogée. J’ai tout de même pris un moment pour contempler la vue à 360° sur les Appalaches, les monts Washington, Twin Peaks, Mégantic où j’étais la veille, Orford, Sutton et bien d’autres. Parfois, l’heure n’est pas à la contemplation. Au sommet, la température avait drastiquement chuté. En restant trop longtemps, la glace se serait vite accumulée sur moi comme elle le fait sur les panneaux d’orientation.

J’entrepris donc le retour, presque dix kilomètres par les sentiers frontaliers, à la limite du Maine. Un chemin tout en douceur et propice à l’errance. Juste ce qu’il me fallait! J’allais enfin pouvoir ralentir le rythme. Une pensée bien agréable alors que mes orteils commençaient à me faire souffrir.

Au terme de ces deux journées de rando, la boucle était bouclée. Du moins pour cette fois. Je consacrais mon dernier jour à l’écriture, sur ma petite table, bien au chaud, et à la lecture de quelques poèmes de Natasha Kanapé Fontaine.

Le temps continuait sa course, mais j’avais retrouvé la saveur des petits riens:

– Utiliser l’eau avec parcimonie, la faire chauffer sur le poêle à bois et attendre, patiemment, avant de pouvoir m’en servir pour la vaisselle;

– Lire à la lueur des chandelles;

– Sortir dans le froid pour observer la voûte étoilée et l’immensité du ciel;

– Me sentir grain de poussière;

– Me sentir immensément riche;

– Aller faire pipi en pleine nuit à la frontale en espérant ne pas croiser un coyote ou un orignal;

– Espérer croiser un orignal en fin de compte;

– Faire un feu de camp et rêver à une vie porteuse de sens, un verre de vin à la main;

– Philosopher toute seule face au néant;

– Me relever en pleine nuit pour rallumer le poêle qui s’est éteint;

– Écouter le bruit du vent dans la toiture;

– Prendre de nouvelles résolutions;

– Panser mes blessures… toutes mes blessures.

Et m’estimer chanceuse de pouvoir vivre de tels moments, en tête à tête avec moi-même.

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